Forum de Régis Moes et Théo Di Nino
La Commune de Paris, la vitalité de la démocratie et l’engagement des étrangers dans le processus politique
Le déroulement de la Commune de Paris explique qu‘elle est restée jusqu‘à aujourd‘hui une référence pour la gauche politique et un épouvantail pour la droite Photo: archives Editpress/Julien Garroy
Le dimanche 31 octobre 1926, à l’initiative de la section du Pfaffenthal du Parti ouvrier (Arbeiterpartei), prédécesseur du LSAP actuel, 52 personnes avaient assisté à la première „Fête des communards“ au cimetière des Bons Malades (Siechgronn). Dans ce cimetière avait été érigé, en dehors de la terre bénie, la sépulture de deux anciens communards, François Sordet et Auguste Joseph Martin, qui s’étaient réfugiés au Luxembourg après la fin de la Commune de Paris de 1871 et qui étaient décédés à l’hospice du Pfaffenthal en 1873. Ce monument – qui subsiste aujourd’hui – avait été restauré, sous l’impulsion du député René Blum et de Venant Hildgen, président de la section socialiste locale et futur député, par des artisans du Pfaffenthal, après que le professeur et écrivain Joseph Hansen en avait fait un sujet dans une de ces chroniques dans le quotidien L’Indépendance luxembourgeoise1) et que le Tageblatt (racheté l’année suivante par les Syndicats libres) avait repris l’information et appelait à s’intéresser au monument délaissé depuis plusieurs années par les autorités communales2).
Or, lors de cette première édition, la fanfare du Pfaffenthal et la chorale „Sang a Klang“ ne pouvaient participer au cortège, car se déroulait parallèlement une cérémonie en hommage aux soldats français tués lors de la Guerre de 1870-1871 reposant … également au cimetière des Bons-Malades, mais du côté opposé. La cérémonie organisée par le „Souvenir français“ avait un caractère officiel et patriotique conservateur auquel les socialistes ne voulaient pas se joindre. L’opposition entre forces conservatrices et forces progressistes, très forte dans l’entre-deux-guerres, s’exprimait aussi sur le terrain des commémorations3). Néanmoins, afin de permettre aux associations locales de participer aux deux commémorations, à partir de 1927, la Fête socialiste des Communards ne se déroula plus à la Toussaint, mais au printemps, aux dates de la Commune de Paris qui se déroula du 18 mars au 28 mai 1871.
Depuis 1927, la cérémonie reste un haut moment de la culture socialiste à Luxembourg-Ville et continue d’attirer un certain public même si la participation n’est plus aussi élevée qu’au début
La cérémonie du dimanche 3 avril 1927 fut bien plus grande: tous les clubs locaux du Pfaffenthal y participèrent („Sang a Klang“, Fanfare, pompiers, club cycliste, club de football, etc.) Les photos publiées dans l’Illustré luxembourgeois montrent un grand cortège qui part de l’église du Pfaffenthal à travers la rue Laurent Ménager vers le cimetière des Bons-Malades4). A partir de 1927 et jusqu’à aujourd’hui, le déroulé de la Fête des Communards de Luxembourg est resté quasi immuable: cortège avec drapeaux, discours d’hommes (et parfois, mais rarement, de femmes) politiques, encadrement musical, dépôt de gerbe. Depuis 1927, la cérémonie reste un haut moment de la culture socialiste à Luxembourg-Ville et continue d’attirer un certain public même si la participation n’est plus aussi élevée qu’au début.
Intellectuels et ouvriers unis
Que la Fête des communards du Pfaffenthal commence dans les années 1920 n’est sans doute pas un hasard. C’est la période de la normalisation du Parti ouvrier, ancêtre du LSAP, qui entrera au gouvernement en 1937. C’est aussi une tentative de concilier les classes ouvrières des faubourgs avec celles plus historiquement bourgeoises de la Ville-Haute. Que le cheminot Venant Hildgen et le député, avocat et intellectuel René Blum, tout comme le député et ancien rémouleur (Schéiereschläifer) du Pfaffenthal Jacques Thilmany, aient été les orateurs privilégiés lors des premières Fêtes des Communards, montre le but de concilier toutes les composantes du socialisme et de la social-démocratie urbaine dans la commémoration d’un événement qui s’est déroulé 50 ans plus tôt: intellectuels et ouvriers unis dans la célébration de ce qui fut une expérience sociale, certes entachée par la violence aussi bien de ses partisans, mais surtout de ses opposants, et qui avait surtout suscité l’espoir de larges parties de la classe ouvrière urbaine. Il s’agissait aussi, sans doute, de montrer que, tout comme beaucoup des anciens sociaux-démocrates qui avaient rejoint le libéral Gaston Diderich dans les rangs du parti radical-socialiste, on restait francophile au Parti ouvrier et que le parti ouvrier pouvait continuer à mobiliser en Ville!
Les mesures prises par la Commune s’adressent principalement aux classes pauvres qui souffrent d’une situation politique et économique très précaire
La Commune de Paris avait vu se dresser pendant 72 jours la population de Paris contre le gouvernement de la IIIe République qui siégeait alors à Versailles. Après la défaite contre la Prusse et la formation de l’Empire allemand en 1871, l’abdication de l’empereur Napoléon III, une capitulation jugée humiliante par les Parisiennes et Parisiens et l’élection d’une Assemblée nationale à majorité rurale et monarchiste, Paris s’était révolté, d’abord contre le désarmement de la Garde nationale – milice composée de volontaires – voulue par le Gouvernement, puis contre la politique réactionnaire de celui-ci. Le Conseil de la Commune de Paris, républicain dans son essence, avait été élu au suffrage universel masculin dès fin mars 1871. Le nom de „commune“ se voulait une référence aux communes libres et à la commune de Paris de 1793. Certes, plus de 50% des électeurs potentiels n’avaient pas participé à l’élection du Conseil de la Commune, mais dans le Paris ouvrier s’ouvrait alors une phase d’effervescence sans pareille – le Conseil de la Commune était en effet composé majoritairement de petits artisans, de professions libérales et – c’est une première – d’ouvriers. Les mesures prises par la Commune s’adressent principalement aux classes pauvres qui souffrent d’une situation politique et économique très précaire – la famine régnait à Paris après plusieurs mois de siège et le départ du gouvernement de Paris à la fin de la guerre quelques semaines plus tôt. Beaucoup s’étaient engagés dans la Garde nationale justement pour les 30 sous de solde qu’ils y recevaient – que la Garde nationale soit plus démocratique que l’armée y était aussi pour quelque chose, puisque la Garde nationale élisait les officiers et les sous-officiers dans ses rangs. Parmi les premières mesures prises par la Commune se trouvent: la remise des loyers non-payés, le réquisitionnement des logements vacants pour les donner à ceux qui en ont besoin, le versement de pensions aux blessés, aux veuves et orphelins de soldats de la Garde nationale tués au combat, la création d’écoles obligatoires gratuites et laïques, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’interdiction du travail de nuit et le soutien des conseils ouvriers de sorte que dans les entreprises dont les patrons ont fui, les ouvriers sont appelés à organiser eux-mêmes la gestion, etc.
Et puis, il y a la place de ceux qui ne sont pas français. En effet, des étrangers participent activement à la Commune de Paris, dont certains ont une expérience au sein de l’Association internationale des Travailleurs marxiste, comme le Hongrois Léo Frankel, véritable Ministre du Travail au sein de la Commune ou les généraux polonais Jarosław Dąbrowski et Walery Wroblewski qui dirigent des bataillons de la Garde nationale fidèles à la Commune. Les travailleurs étrangers bénéficient tout autant que les travailleurs français des droits sociaux introduits par la Commune. Il faut dire que Paris avait connu un boom démographique lié principalement à l’immigration, majoritairement ouvrière, au milieu du XIXe siècle. Centre urbain, mais aussi artisanal et proto-industriel, Paris était une ville où le travail ne manquait pas et qui attirait à ce titre beaucoup de travailleurs fuyant les campagnes de toute l’Europe.
Les auteurs

Régis Moes (à g.), historien, spécialiste de l’histoire contemporaine du Luxembourg, est actuellement directeur adjoint du MNAHA. Ancien président des Jeunesses socialistes luxembourgeoises, il a été conseiller communal LSAP à Niederanven de 2011 à 2024. Théo Di Nino (à dr.), historien actuellement stagiaire au Parlement européen, est membre du LSAP depuis plusieurs années et trésorier de la section des Stater Sozialisten et des Jeunesses socialistes.
Des avancées sociales de courte duréé
Mais les avancées sociales de la Commune sont de courte durée. Le gouvernement français de Versailles, dirigé par Adolphe Thiers, veut rétablir „l’ordre“. Certes, les premiers morts de la Commune ont été deux généraux versaillais qui avaient été chargés de récupérer les canons de la Garde nationale à Montmartre le 18 mars, ce que la population n’avait pas laissé faire. Suite au refus de la troupe de suivre l’ordre de tirer dans la foule, les deux généraux furent lynchés. Mais c’est surtout la répression de la Commune qui marqua les esprits. Le 21 mai 1871, les premières troupes versaillaises entrent dans Paris. Durant la „Semaine sanglante“ du 21 au 28 mai, l’armée reprend peu à peu position dans Paris. Face au rouleau compresseur d’une armée de 120.000 à 130.000 hommes aguerris aux combats, la milice de la Garde nationale, peu entraînée, ne fait pas le poids. Alors que certains communards mettent le feu aux monuments de Paris pour freiner l’avancée de l’armée (Palais des Tuileries, Palais de Justice, Hôtel de Ville), les dernières barricades tombent dans le Faubourg Saint-Antoine et le quartier de Charonne, où vivaient alors près de 15.000 Luxembourgeois sur les 17.000 qui habitaient alors Paris. Les derniers miliciens tombent le 28 mai au cimetière du Père-Lachaise, exécutés devant un mur qui deviendra célèbre sous le nom du „mur des Fédérés“ (la Fédération républicaine de la Garde nationale étant le nom officiel des unités fidèles à la Commune).
Des Luxembourgeoises et Luxembourgeois avaient en effet participé à la Commune de Paris, même s’il est difficile d’en estimer le nombre exact aujourd’hui. Plusieurs douzaines d’hommes au moins furent membres de la garde nationale. Paris était alors en effet la plus grande ville luxembourgeoise, puisqu’on estime à 17.000 le nombre de Luxembourgeois vivant alors dans le département de la Seine, à une époque où Luxembourg-Ville comptait uniquement 15.000 habitants. Parmi les hommes, beaucoup travaillaient comme petits artisans dans le faubourg Saint-Antoine, comme ouvriers du bâtiment dans le cadre de la transformation haussmannienne de Paris ou comme cochers. La plupart y vivaient en famille. Certaines jeunes femmes luxembourgeoises travaillaient alors comme domestiques dans des familles bourgeoises parisiennes – une émigration féminine spécifique qui se développa encore plus largement dans les années suivantes.
180
On estime que plus de 10.000 personnes ont été tués (...) au courant de la Semaine sanglante. Plus de 40.000 personnes seront faits prisonniers dans les jours suivants, dont environ 180 de nationalité luxembourgeoise.
Bien qu’il soit difficilement chiffrable, on estime que plus de 10.000 personnes ont été tués, lors de la défense des barricades ou exécutés sommairement lors des razzias de l’armée dans Paris, au courant de la Semaine sanglante. Plus de 40.000 personnes seront faits prisonniers dans les jours suivants, dont environ 180 de nationalité luxembourgeoise. Seuls environ 23.000 seront condamnés dans les trois années suivantes par la justice militaire, montrant que de nombreuses arrestations n’étaient pas justifiées. La plupart des condamnés furent envoyés au bagne en Nouvelle-Calédonie – dont au moins une demi-douzaine d’hommes d’origine luxembourgeoise. Parmi ceux qui réussirent à s’enfuir, quelques-uns trouvèrent refuge au Luxembourg, dont François Sordet et Auguste Martin en l’honneur desquels un autre communard Jules Louis Audoynaud fera ériger le monument que nous connaissons encore aujourd’hui et qui est le point de ralliement de la Fête des Communards depuis 1926.

Photo: archives Editpress/Julien Garroy
Soirée de débat
C’est autour de cette actualité que la section de la Ville de Luxembourg du LSAP vous invite à une soirée de débat avec les soussignés au Café Chantal à Weimerskirch le jeudi 16 avril à 18.30 h. Nous y débattrons ensemble sur la portée historique de la Commune de Paris, mais aussi des enjeux contemporains de cette mémoire au Luxembourg.
Une inscription pour l’événement est souhaitée à l’adresse mail statersozialisten@lsap.lu.
Le déroulement de la Commune de Paris explique qu’elle est restée jusqu’à aujourd’hui une référence pour la gauche politique et un épouvantail pour la droite. Les idéaux socialistes y ont été réalisées pour la première fois de façon systématique – ce qui enthousiasmait les uns et horrifiait les autres. La violence physique des deux côtés, les images des barricades et de Paris qui brûle durant la Semaine sanglante ont marqué les esprits tout autant que les expériences sociales.
C’est là que réside aujourd’hui l’actualité de la Commune de Paris. Dans un monde en pleine recomposition où beaucoup ont l’impression que leur voix ne compte pas du tout et où, aux quatre coins du globe, beaucoup de gens n’ont plus aucune confiance en l’avenir, la Commune amène à réfléchir sur les grands idéaux qui ont motivé il y a plus de 150 ans des femmes et des hommes qui voulaient changer les choses de manière drastique. En lien avec le Luxembourg, elle évoque des parallèles historiques importants, notamment sur les inégalités sociales persistantes et sur le rôle des étrangers dans l’économie et la politique.
1) PANGLOSS (=Joseph Hansen), „Une tombe délaissée“ L’indépendance luxembourgeoise, 13.09.1926, p. 1. [digitalisé par la Bibliothèque nationale de Luxembourg (BNL), https://persist.lu/ark:70795/5g13zb/pages/1/articles/DTL42]
2) „Lokalneuigkeiten“, Escher Tageblatt, 14.09.1926, p. 5. [digitalisé par la BNL https://persist.lu/ark:70795/mg1vxh/pages/5/articles/DTL70]
3) Des dépôts de gerbes sur les tombes de soldats français enterrés au Grand-Duché continuèrent à être organisés par le „Souvenir français“ jusque dans les années 1970.
4) „Zur Gedächtnisfeier vom letzten Sonntag auf dem Kirchhof von Siechenhof“, L’Illustré Luxembourgeois, 08.04.1927, p. 3. [digitalisé par la Bibliothèque nationale de Luxembourg (BNL) https://persist.lu/ark:70795/qjtrcxzh9d/pages/3/articles/DIVL106]
Anmerkung
Das Tageblatt schätzt den Austausch mit seinen Leserinnen und Lesern und bietet auf dieser Seite Raum für verschiedene Perspektiven. Die auf der Forum-Seite geäußerten Meinungen sollen die gesellschaftliche Diskussion anstoßen, spiegeln jedoch nicht zwangsläufig die Ansichten der Redaktion wider.