Forum de Thierry Simonelli

„Pourquoi pas?“ Quand le vide devient doctrine

Peut-on parler de radicalisation dans le cheminement politico-militaire du Luxembourg? Le mot est fort, assurément, et il mérite d’être mis à l’épreuve. Partons du constat, tel qu’il apparaît dans l’entretien accordé par la ministre de la Défense Yuriko Backes au „Luxemburger Wort“, à la veille du sommet de l’OTAN à Ankara (Kreller, 2026).

Le 26 mars 2026, la ministre de la Défense Yuriko Backes et le ministre de l’Economie Lex Delles présentaient la première „Stratégie industrie de défense du Luxembourg“

Le 26 mars 2026, la ministre de la Défense Yuriko Backes et le ministre de l’Economie Lex Delles présentaient la première „Stratégie industrie de défense du Luxembourg“ Photo: Editpress/Fabrizio Pizzolante

Certaines politiques se radicalisent sans proclamer de nouveaux principes. Elles se transforment progressivement par l’effacement des critères qui limitaient auparavant leur champ d’action. Dans ce cas, la radicalisation procède moins par l’affirmation d’une doctrine que par la disparition des limites auxquelles cette doctrine aurait dû répondre.

Zur Person

„Pourquoi pas?“ Quand le vide devient doctrine

Thierry Simonelli est docteur en philosophie et en psychologie

Interrogée sur les lignes rouges du futur cadre légal destiné à rendre possible la production de systèmes d’armes létaux au Luxembourg, Mme Backes répond ne pas avoir de liste précise en tête, sinon l’exclusion du nucléaire. Quant au conseil d’éthique envisagé par le gouvernement précédent, il disparaît dans une formule administrative: il ne figure pas dans l’accord de coalition. Deux réponses vides, et pourtant chargées de sens.

Prenons la première réponse. Le Luxembourg dispose déjà d’entreprises qui développent et construisent des drones, mais la loi actuelle ne permet pas d’y intégrer des missiles ou armes guidées. Interrogée sur ce futur cadre légal, la ministre expose sa logique avec une franchise qui dispense de tout commentaire: nous devons investir, nous devons nous équiper, nous disposons déjà des entreprises, donc „pourquoi ne devrions-nous pas le faire au Luxembourg?“ (Kreller, 2026, traduction). La disponibilité industrielle devient ici le principe de décision. Dès lors que les capacités existent, leur mobilisation militaire appelle sa propre légitimité. La possibilité technique tend à produire l’autorisation politique.

Dès lors que les capacités existent, leur mobilisation militaire appelle sa propre légitimité

Voyons la seconde réponse, sur le conseil d’éthique. Le gouvernement précédent de François Bausch l’avait envisagé dans le cadre de ses „Lignes directrices de la Défense à l’horizon 2035“ (Bausch, 2023). L’actuel gouvernement l’a tout simplement abandonné, sans jamais l’annoncer comme un abandon. La raison en est aussi désarmante qu’effrayante: la chose ne figure pas dans l’accord de coalition. La ministre ajoute qu’elle reçoit volontiers les associations qui s’inquiètent de ces enjeux. Mais l’écoute sans instance, sans mandat et sans effet contraignant ne produit aucune délibération publique. Le gouvernement remplace ainsi une possible procédure éthique par une écoute personnelle.

Pour juger si le mot de radicalisation convient, il nous suffit de mesurer le chemin parcouru entre fin mars et début juillet.

Le 26 mars 2026, Backes et le ministre de l’Economie Lex Delles présentaient la première „Stratégie industrie de défense du Luxembourg“. Paperjam rapportait que le Grand-Duché choisissait de se concentrer sur les „technologies à double usage où il possède déjà des capacités“ (Paperjam, 2026). Le même jour, le Tageblatt révélait que le droit en vigueur ne couvrait que les armes civiles, qu’une réforme légale serait nécessaire pour la production militaire, et que cette loi était promise avant l’été (Dörr, 2026). Le double usage remplissait encore une fonction de limitation symbolique. Même imprécise, cette frontière obligeait le pouvoir à distinguer deux catégories d’activités.

Le 30 avril, le Fonds national de défense était lancé, cent cinquante millions d’euros gérés par la SNCI, cofinancés par l’Etat et le Fonds souverain intergénérationnel, avec la promesse d’une „rentabilité économique des investissements“ (Gouvernement du Luxembourg, 2026a). Le 20 mai, devant la commission de la Défense, la ministre annonçait une trajectoire budgétaire fixée jusqu’en 2029 (Gouvernement du Luxembourg, 2026b). Aucune de ces deux étapes ne franchissait encore, en apparence, la frontière du double usage.

L’intégration de composants létaux sur des plateformes déjà produites au pays se trouve justifiée par la seule disponibilité industrielle

Vient le 6 juillet. La loi promise avant l’été n’est toujours pas déposée. La ministre parle désormais de semaines à venir. Ce glissement de calendrier, ténu, porte la marque d’un glissement de doctrine qui s’impose sans discussion possible. En mars, le double usage servait encore de formule de prudence. En juillet, il ne contient plus le mouvement qu’il devait encadrer. L’intégration de composants létaux sur des plateformes déjà produites au pays se trouve justifiée par la seule disponibilité industrielle.

Le terme de radicalisation évoque habituellement le durcissement progressif d’une doctrine déjà constituée. Or ce n’est pas ce qui se passe ici. Les limites disparaissent avant même qu’une doctrine soit formulée. A partir de ce moment, un simple „pourquoi pas?“ suffit. Plus personne n’a besoin d’expliquer pourquoi la production létale devrait être autorisée. La question devient tout autre: pourquoi faudrait-il encore l’empêcher?

Une politique peut se radicaliser par vide. Elle transforme alors l’absence de critère en critère. Entendue ainsi, la notion convient parfaitement, et elle désigne quelque chose de plus inquiétant qu’une doctrine affichée. Car une doctrine affichée se combat, se discute et s’amende. Une absence transformée en position ferme le débat: elle n’a jamais rien affirmé qu’on puisse contredire. Faire de la politique par le vide, voilà peut-être la forme la plus inquiétante de cette radicalisation.

Bibliographie:

Bausch, F. (2023, 11 mai). Lignes directrices de la Défense luxembourgeoise à l’horizon 2035. Gouvernement du Grand-Duché de Luxembourg.

Dörr, J. (2026, 26 mars). Erstes Strategiepapier für Verteidigungsindustrie. Regierung will neues Waffengesetz noch vor dem Sommer. Tageblatt.

Gouvernement du Grand-Duché de Luxembourg. (2026a, 30 avril). Lancement du Fonds national de défense, un nouvel instrument pour développer un écosystème national d’entreprises innovantes du secteur de la défense.

Gouvernement du Grand-Duché de Luxembourg. (2026b, 20 mai). Yuriko Backes a présenté la nouvelle trajectoire de l’effort de défense du Luxembourg à l’horizon 2029.

Kreller, J. (2026, 6 juillet). Vor dem NATO-Gipfel: Yuriko Backes nennt nur eine rote Linie für Waffen aus Luxemburg. Luxemburger Wort.

Paperjam. (2026, 28 mars). Le Luxembourg lance un fonds et un campus pour la défense.

0 Kommentare
Das könnte Sie auch interessieren

Forum

La protection des enfants n’attend pas

Forum von Franz Fayot und Olivier Bichel

Heiße Luft statt grüner Ideen